La créativité

Créativité
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Comment définir la créativité ? Quelles sont les recherches en cours à ce sujet ? Pouvons-nous améliorer notre créativité ? A l’Institut du Cerveau, la CréaTeam dirigée par Emmanuelle Volle, neurologue et chercheuse au sein de Frontlab, s’intéresse à cette capacité de notre cerveau.

Définir la créativité en neuroscience

La créativité en neuroscience est définie comme la capacité de produire quelque chose de nouveau et adapté à un contexte. Le critère d’adaptation est très important car il est possible de générer des choses très originales par hasard, mais si cela n’est pas approprié ou ne répond pas à un but ou une intention, on ne peut pas qualifier cela de créativité. La créativité est pour nous une capacité et non un résultat. Ce que l’on étudie c’est avant tout la capacité des gens à mettre en œuvre des processus. Cette capacité est bien sur liée à l’accomplissement créatif des individus dans la vie réelle, mais ce n’est pas le seul facteur, la créativité est multidimensionnelle.

Les bases cérébrales de la créativité

Les recherches concernant les bases cérébrales de la créativité en sont encore à leur début. C’est notamment l’IRM fonctionnelle, qui permet d’observer l’activation des différentes régions de notre cerveau, qui a fait progresser la recherche à la fin des années 2000.

Il n’y a pas UNE région de la créativité. Les données les plus récentes indiquent que la créativité dépend de la connectivité entre plusieurs régions du cerveau et repose sur l’interaction entre plusieurs réseaux cérébraux. Deux réseaux principaux sont mis en avant. Le premier, le réseau du contrôle exécutif, est habituellement impliqué dans les processus de contrôle cognitif, ceux qui nous permettent d’exercer un contrôle sur nos pensées, nos actes, nos comportements en adéquation avec nos objectifs… Le second est appelé en général le « réseau par défaut », et serait impliqué dans la cognition spontanée, comme par exemple lorsque l’on fait des associations d’idées, que l’on vagabonde mentalement. Nous pensons que ce réseau joue un rôle dans la génération spontanée d’idées, par association, alors que le réseau de contrôle exécutif permet de contraindre sa recherche d’idée, les manipuler mentalement, inhiber celles qui ne sont pas intéressantes et sélectionner celles qui le sont.

« Nous pensons que la créativité dépend à la fois de processus d’association d’idées spontanées et de la capacité d’exercer un contrôle sur ces générations spontanées, de façon à proposer des idées plus originales et plus adaptées. Nous avons montré dans le laboratoire en étudiant des patients ayant une lésion cérébrale, que ces deux réseaux sont nécessaires pour la créativité. Enfin, un troisième réseau, le réseau « de saillance », a également été mis en évidence, et pourrait jouer un rôle d’aiguillage du traitement des informations par les deux réseaux précédents » explique Emmanuelle Volle (Inserm).

Il faut préciser que les mécanismes mentaux et cérébraux impliqués dans la cognition créative, c’est à dire les opérations précises réalisées par ces différents réseaux, ne sont pas encore élucidés. C’est l’objectif de la CréaTeam de progresser dans cette compréhension.

Évaluer la créativité

Il existe 3 principales approches, c’est à dire 3 catégories de tâches expérimentales, pour évaluer la créativité des individus. Ces tâches sont aussi utilisées pour explorer les bases cérébrales de la créativité en neuroimagerie.

La famille de tâches la plus utilisée est celle dite de « pensée divergente », qui consiste à demander à des participants de donner le plus d’idées possibles et inhabituelles. Par exemple, la tâche des usages alternatifs, pour laquelle on leur demande quelle utilisation ils pourraient faire d’un objet courant comme un stylo ou un trombone. On regarde alors le nombre d’idées proposées dans un temps donné et à quel point les idées sont originales, c’est-à-dire évoquées plus rarement par les participants.

Une deuxième approche, celle des « combinaisons associatives », dérive d’une théorie des années 1960 qui définit la créativité comme la capacité à combiner ensemble des choses qui ne sont habituellement pas associées entre elles, c’est-à-dire à créer de nouvelles associations et combinaisons. Cette capacité serait liée en partie à la fluidité et à la flexibilité de l’organisation de nos connaissances dans la mémoire sémantique, le stockage de nos connaissances sur le monde (objets, concepts, situations…). La tâche consiste à proposer trois mots à un participant, qui doit trouver un mot lié à chacun. Par exemple, si l’on vous donne les mots « pain », « culture » et « herbe », il faut trouver le mot « blé ».

Une troisième approche consiste à proposer des problèmes à résoudre. La tâche correspond à des petits problèmes qui ressemblent à de petites devinettes. Un des plus connus est le problème des neuf points (ci-dessous) où il faut relier tous les points en traçant 4 segments de droite, sans lever le stylo. Dans ce cas, le problème que les gens rencontrent est qu’ils restent à l’intérieur du carré virtuel, et souvent restent dans l’impasse de ce carré virtuel. Pour résoudre ce problème, il faut sortir du carré implicite que l’on s’imagine et tracer des segments qui sortent du cadre.

créativité

Ainsi ce type de problème permet d’étudier la capacité de sortir de l’impasse, de changer de perspectives et restructurer notre conceptualisation mentale du problème pour envisager d’autres types de réponses possibles que celles automatiquement et immédiatement évoquées. Le deuxième aspect de la créativité que ces problèmes permettent d’étudier est celui de ce qu’on appelle l’insight. En effet, ces problèmes ont la particularité de susciter un phénomène de « Eureka » (ou insight), c’est-à-dire que la solution vient de façon très soudaine, sans que l’on puisse expliquer comment la solution nous est arrivée, à la différence d’un problème qu’on résout de manière algorithmique ou analytique, dans lequel on est capable d’expliquer toutes les étapes.

Très créatifs ou peu créatifs ?

Le groupe d’Emmanuelle Volle s’intéresse aux processus de créativité qui sont communs à tous et peuvent être reliés au fonctionnement du cerveau. Ceci étant, il existe une variabilité de la créativité entre les individus, qui est liée, en partie, à des variations de mise en jeu des processus créatifs.

« Une de nos études récentes a exploré s’il y avait des régions dont la structure variait en fonction de la performance et a donc essayé de relier la capacité créative qui varie entre individus à des variations de la morphologie de leur cerveau. Grâce à une méthode de morphométrie, nous avons identifié des régions dans le cerveau dont le volume de matière grise corrèle avec le score au test des combinaisons d’associations sémantiques le test des 3 mots décrit précédemment, dans le pôle frontal gauche et du cortex pariétal postérieur. D’autres études ont identifié plusieurs régions au sein de réseaux mentionnés précédemment, et dans la substance blanche, dont la structure ou l’activité variait en fonction de la créativité des individus, mesurée par des tâches ou même par des questionnaires d’accomplissement créatif » poursuit Emmanuelle Volle. 

Améliorer sa créativité

En dehors de plusieurs protocoles d’entrainement cognitif, visant à accroitre sa créativité, qui ont été publiés mais qui restent à solidifier en termes de preuve scientifique et de transfert à la vie réelle, il y a des facteurs sur lesquels il est sans doute possible de jouer dans sa vie personnelle.

On parle souvent à ce propos de la « phase d’incubation ». C’est la période entre le moment où on a atteint une impasse dans la résolution d’un problème et le moment où la solution au problème surgit alors qu’on faisait autre chose. Cette phase est appelée « incubation » car on pense qu’il se passe des choses durant cette phase où on ne cherche pas à résoudre le problème et qui favorise le fait d’avoir un Eureka. Des auteurs ont étudié cette phase et ont démontré que dans la majorité des études, cette phase d’incubation était bénéfique et encore plus si on effectuait une tâche plutôt que de ne rien faire.

« L’effet bénéfique du sommeil sur la capacité de résoudre des problèmes, de générer des idées originales, et en particulier de faire des associations entre des éléments distants a aussi été montré dans plusieurs études. Cependant les mécanismes par lesquels le sommeil facilite la créativité sont encore inconnus. C’est ce que nous explorons dans le laboratoire, en collaboration avec Delphine Oudiette (Inserm), au centre du sommeil de l’Hôpital Pitié-Salpêtrière et à l’Institut du Cerveau. » précise Emmanuelle Volle.

Un facteur majeur pour la créativité, ce sont nos émotions. Le rôle des émotions n’est pas encore bien compris. Des émotions comme la joie semblent favoriser la créativité. L’émotion positive pourrait stimuler la recherche d’idées, mais permettrait aussi d’élargir ses associations sémantiques, d’être moins focalisé dans ses pensées et d’élargir le champ des associations possibles et donc de connecter des choses plus distantes. Le rôle des émotions négatives, comme la tristesse, est moins univoque. L’anxiété et le stress semblent être néfastes pour la créativité.

Enfin, la motivation joue un rôle crucial dans la créativité et est au cœur de certains modèles théoriques, en interaction avec les capacités cognitives et l’expertise d’un individu dans un domaine donné. Renforcer la motivation serait donc un levier majeur de créativité.

Les recherches à l’Institut du Cerveau sur la créativité

« L’objectif général des futurs projets de recherche de l’équipe est de clarifier les mécanismes cognitifs et neuronaux de la créativité en utilisant des approches neurocognitives plus mécanistiques. Nous visons également à développer des outils cognitifs pour évaluer ces mécanismes, et explorer certains des facteurs qui peuvent les influencer. » Emmanuelle Volle

Parmi les mécanismes, l’équipe étudie le rôle des propriétés de la mémoire sémantique dans la créativité et comment celles-ci reposent sur les propriétés de la connectivité fonctionnelle du cerveau, en utilisant l’IRM fonctionnelle et les neurosciences de réseaux. Elle explore les mécanismes de résolution de problème avec insight, leurs corrélats électrophysiologiques, et comment le sommeil peut faciliter ces mécanismes. « Nous faisons également de nouvelles hypothèses sur la façon dont nous évaluons nos propres idées, les mécanismes cérébraux impliqués, et le rôle que cela joue dans notre créativité » poursuit Alizée Lopez-Persem, chercheuse postdoctorale dans la CréaTeam.

Enfin, une partie des recherches vise aussi à explorer la créativité chez les patients dans différentes maladies neurologiques car l’équipe a montré que des atteintes cérébrales diverses peuvent affecter différents aspects de la créativité. Il paraît donc important de développer des applications cliniques dans le but d’évaluer l’impact des lésions cérébrales sur la créativité et développer des outils d’évaluation.

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Equipes scientifiques

Equipe "FRONTLAB: Fonctions et dysfonctions de systèmes frontaux"
Chef d'équipe
Richard LEVY MD, PhD, PU-PH, Sorbonne université, AP-HP
Connectivité: les réseaux parieto-frontaux, temporaux et sous corticofrontaux Domaine principal: Cognition Domaine secondaire: Neurosciences cliniques et translationnelles L’équipe dirigée par Richard LEVY a pour but mieux comprendre le rôle et l’organisation du cortex préfrontal dans le contrôle, l’activation et l’inhibition des comportements volontaires dirigés et son effet modulateur sur la pensée créative et comment il interagit structurellement et fonctionnellement avec les autres régions cérébrales.
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