Portrait du Pr Catherine Lubetzki

Mis en ligne le 1 février 2021
catherine lubetzki
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Le professeur Catherine Lubetzki directrice du département médico-universitaire de neurosciences AP-HP. Sorbonne Université, vient d’être nommée directrice médicale de l’Institut du Cerveau. Elle nous parle de son parcours et de sa carrière, dédiés aux patients et à la recherche sur la sclérose en plaques, et de sa vision pour la direction médicale de l’Institut.

 

Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

J’ai commencé mes études de médecine il y a bien longtemps. J’ai très vite été intéressée par la neurologie, et ce goût a été favorisé par de belles rencontres. Rapidement après le début de mon internat, j’ai eu envie de découvrir la recherche en neuroscience, et je me suis mise en disponibilité pour passer un an au Collège de France dans le laboratoire de recherche de Jacques Glowinski. Cette année a été pour moi fondatrice, et le goût de la recherche ne m’a pas quitté depuis. J’ai ensuite continué mon périple de neurologue. Après avoir dirigé pendant une dizaine d’années le département de Neurologie, j’ai pris, au départ de Jean Yves Delattre, la direction du Département médico-universitaire (DMU) du groupe hospitalier AP-HP Sorbonne Université -. C’est un « gros et solide bateau » qui regroupe les structures de neurologie, de psychiatrie, de neuropathologie, de neurophysiologie de rééducation de Sorbonne Université. Une tâche passionnante, pas toujours simple car le DMU s’étend sur 5 sites (Pitié-Salpêtrière, Saint Antoine, Rothschild, Tenon, Charles Foix) mais riche de nombreux projets émergents et collaboratifs !

Comment en êtes-vous venue à la sclérose en plaques et comment avez-vous vécu l’évolution des traitements et de la recherche dans ce domaine ?

L’intérêt pour la sclérose en plaques m’est venu par le biais de rencontres, avec des neurologues ainés, mais surtout avec les patients ; c’est une maladie qui touche les patients jeunes, qui comportait et comporte encore sa part de mystère et pour laquelle il y avait très peu (voire pas du tout) de traitement quand j’ai commencé ma carrière. Mon activité reste aujourd’hui très axée sur cette thématique, même si j’apprécie d’avoir parfois une activité de neurologie plus générale. Je coordonne le centre de ressources et de compétence sur la sclérose en plaques de la Pitié-Salpêtrière.  Ces quinze dernières années ont été très exaltantes dans ce domaine, avec énormément de progrès, liés à l’immunothérapie notamment, qui ont transformé le quotidien des patients. Grâce aux traitements, on diminue très considérablement la fréquence des poussées dans la maladie. En parallèle de ces progrès d’immunothérapie, il y a aussi tous les progrès conceptuels et thérapeutiques dans le domaine de la réparation de la myéline, avec la démonstration que la régénération de la myéline permet de réduire la neuro-dégénérescence, et donc le handicap neurologique irréversible qui fait toute la gravité de la maladie.

La réparation de la myéline est votre cheval de bataille, comment cela a-t-il débuté ?

Travaillant comme clinicienne sur la sclérose en plaques, maladie démyélinisante, mon intérêt pour la myéline est venu assez naturellement…  J’ai ainsi rencontré Boris Zalc, et nos collaborations ont été fructueuses.

Une anecdote sur la recherche sur la myéline :  je me rappelle qu’en 2002, alors que je venais de prendre mes fonctions comme présidente du conseil scientifique de l’ARSEP (association de recherche sur la sclérose en plaques), nous avons organisé avec Steve Reingold, qui était le président du conseil scientifique de la société américaine de recherche sur la sclérose en plaques (NMSS), un congrès à Nice. La thématique du congrès était la myéline et sa réparation. Peu d’équipes de recherche travaillaient sur le sujet à l’époque, mais il y avait des avancées très excitantes sur la remyélinisation, obtenues grâce à l’utilisation de modèles expérimentaux. Lors de la dernière session du congrès, une table ronde de cliniciens experts de la sclérose en plaques venus du monde entier, nous a néanmoins donné comme « take home message » que la recherche thérapeutique sur la remyélinisation n’avait aucun futur… Ce fut une sacrée douche froide ! Avec Steve Reingold nous nous sommes dit, en buvant un verre pour nous remonter le moral, qu’ils avaient peut-être tort. C’était il y a 18 ans et le fait est qu’ils avaient tort ! Des avancées très importantes ont eu lieu ;   plusieurs essais thérapeutiques de remyélinisation   chez les patients atteints de sclérose en plaques ont été réalisés très récemment et/ou sont en cours. Même s’il faut rester prudent, le domaine est en pleine expansion.  Prochain objectif, organiser Nice 2022 pour reparler de tout cela… !

Sur quoi portent les recherches de votre équipe ?

Depuis près de 10 ans, nous codirigeons avec Bruno Stankoff une équipe de recherche à l’Institut du Cerveau. C’est une grande équipe avec deux axes complémentaires : un axe (Nathalie Sol-Foulon, Anne Desmazières, Boris Zalc, Marc Davenne, Marie-Stéphane Aigrot et Elodie Martin ) orienté sur les mécanismes de la myélinisation,  le rôle des nœuds de Ranvier, l’identification de cibles thérapeutique; l’autre  orienté sur l’imagerie de la myéline et l’imagerie de la réparation « au sens large »  dans le système nerveux central, avec un développement très dynamique et  innovant fait par Bruno Stankoff et Benedetta Bodini. Il ne faut pas oublier dans l’équipe, tous les post doctorants, les doctorants et stagiaires, de nombreux jeunes qui passent dans l’équipe et avec lesquels nous avons beaucoup de plaisir à travailler.

Une autre composante de l’activité de recherche de l’équipe est la recherche clinique. Au CIC, nous conduisons des essais thérapeutiques industriels et académiques sur la sclérose en plaques, des études patho-physiologiques et des études d’imagerie avec les nouveaux marqueurs développés par Bruno et Benedetta. Ces essais sont coordonnés par Céline Louapre, avec Élisabeth Maillart, Caroline Papeix et Thomas Roux, les clinicien.nes de notre équipe. Des essais translationnels sur la réparation ont démarré, comme l’essai ONSTIM, qui évalue l’influence de la stimulation électrique du nerf optique sur la remyélinisation et la récupération visuelle après une névrite optique. Cette étude est réalisée en collaboration avec Nathalie George, pour comprendre, grâce à la magnétoencéphalographie, comment la réparation myélinique va réorganiser la connectivité dans les aires visuelles.

Vous avez reçu le Charcot Award 2019, que représente-t-il pour vous ?

Ça a été un grand plaisir et un honneur de recevoir le Charcot Award 2019.  Ce qui m’a fait un peu réagir quand j’ai reçu le prix, c’est qu’on a beaucoup insisté sur le fait qu’en 18 ans (depuis le premier Charcot Award), j’étais la première femme à le recevoir. A la fin de mon discours j’en ai profité, après les remerciements, pour regretter d’être la première femme nommée pour ce prix… et pour encourager mes jeunes collègues femmes dans la voie de la recherche sur la sclérose en plaques. Mais peut-être plus encore que le Charcot Award, c’est le McDonald Award, qui m’a été remis en juin 2019 par la UK MS Society, qui m’a particulièrement touché. Le Pr Ian McDonald était professeur de neurologie et de neurophysiologie à Londres ; on lui doit des avancées majeures sur l’importance fonctionnelle de la remyélinisation. C’était une personne remarquable sur le plan professionnel et c’était aussi un homme de cœur…

Quels sont vos espoirs en recherche ?

La réparation de la myéline et la protection du neurone ! Pour prévenir l’apparition du handicap neurologique irréversible chez les patients atteints de sclérose en plaques. Nous nous sommes intéressés au départ à la réparation d’un point de vue très « fondamental ». Notre ténacité nous a conduit aujourd’hui aux premiers essais cliniques sur la réparation, porteurs de beaucoup d’espoirs.

Vous venez d’être nommé au poste de directrice du département médico-universitaire (DMU) de Neurosciences de l’hôpital Pitié-Salpêtrière et directrice médicale de l’Institut du Cerveau. Quel sera votre rôle à ces deux postes ?

Que la directrice (ou directeur) médicale de l’Institut du Cerveau soit également à la direction du DMU de Neurosciences, souligne de facto le lien entre la grande structure médicale et la grande structure de recherche. Le rôle de directrice médicale de l’Institut du Cerveau est de participer au développement des différents projets de l’Institut et de créer du lien entre l’hôpital et l’Institut. Pour cela, elle doit favoriser les interactions entre les soignants et les chercheurs, développer la recherche clinique en lien avec les équipes de recherche fondamentale. Il s’agit vraiment d’un rôle actif dans la stratégie de l’Institut.

J’ai toujours plaidé dans mon activité de clinicienne-chercheuse pour faire se rencontrer rechercher fondamentale et clinique, car les deux sont complémentaires. La recherche clinique et la recherche fondamentale, c’est avant tout de la recherche ! Dans les deux cas, il y a une question posée, une méthodologie qui doit être stricte pour avoir des résultats interprétables et une équipe. C’est aussi un atout de l’Institut du Cerveau de faire travailler ensemble cliniciens et chercheurs. Pour travailler ensemble, il est essentiel de se connaître, de connaître ce que fait l’autre.

Quelle est votre vision pour la direction médicale de l’Institut et le DMU Neurosciences dans les prochaines années ?

Le sujet du langage commun est essentiel à mes yeux. Si nous voulons favoriser l’interface cliniciens-chercheurs, il faut se comprendre. Il également très important pour les personnels soignants de venir à l’Institut du Cerveau, pour comprendre le quotidien des chercheurs et appréhender les challenges scientifiques dans leur domaine. Dans une période où nous avons un tel déficit d’attractivité pour le personnel paramédical, leur donner la possibilité de faire de la recherche, en lien avec l’Institut du Cerveau, est un élément clé. Nous avons lancé il y a quelques années le programme STARE (Stage d’Initiation à la Recherche) pour les étudiant.e.s en 3ème année de médecine. Construit initialement sur la base du volontariat durant 5 demi-journées, nous avons accueillis 60 étudiant.e.s depuis 2017. Fort de ce succès, STARE est maintenant une Unité d’Enseignement au sein de la Faculté de Médecine Sorbonne Université. L’institut a également soutenu l’accueil de cliniciens en formation dans le parcours médecine-sciences de Sorbonne Université.

Réciproquement et avec la même approche, nous démarrons le projet DECLIC (Découverte de la Clinique pour les Chercheurs), avec l’aide de Clarisse Marie Luce. DECLIC vise à accueillir un chercheur dans un service clinique en lien avec sa thématique de recherche, pendant quelques jours ou quelques semaines. Il ou elle pourra participer aux consultations, rencontrer des patients hospitalisés, assister aux discussions diagnostiques et thérapeutiques, bref, donner du « sens clinique » à son activité de recherche.

De nombreux projets ont déjà été initiés par mon prédécesseur, le Pr Jean-Yves Delattre, ami de longue date, pour lequel j’ai tant d’estime et d’affection. Je souhaiterais souligner l’intérêt et l’utilité des iCRIN, les Infrastructures de Recherche Clinique en Neurosciences de l’Institut du Cerveau, qui représentent vraiment un tremplin pour attirer des soignants vers la recherche. Mon objectif est de le poursuivre et de l’étendre.

Je souhaite également, en lien avec Bassem Hassan, regrouper Living Lab et FabLab dans une cellule de Recherche & Développement qui accueilleraient les idées de tout le monde, soignants comme chercheurs, pour permettre de développer jusqu’au prototype, des idées « bottom-up » innovantes.

Enfin, je pense qu’il serait intéressant de rencontrer des structures qui nous ressemblent dans le monde. Il n’en existe pas beaucoup qui allient de cette façon la clinique et la recherche, tisser ce réseau international sera surement très productif.